
Ce « Grain Ă moudre », publiĂ© le 02/04/2026, est un billet d’humeur issu des rĂ©flexions du Dr Lawrence Cuvelier, prĂ©sident du GBO/Cartel, mis en forme par le Dr Axel Hoffman. Il tĂ©moigne des opinions personnelles de leurs auteurs (et nâengagent qu’eux), sans nĂ©cessairement reflĂ©ter la position du GBO/Cartel.
La violence dans les soins de santĂ© a quelque chose dâabsurde. Elle est pourtant bien rĂ©elle. Et inacceptable. « Lâabsurde nâa de sens que dans la mesure oĂč lâon nây consent pas » (Camus, Le mythe de Sisyphe)
Rien de tel que la violence pour Ă©moustiller les rĂ©seaux sociaux, ces Ă©quivalents technologiques de l’antique âCafĂ© du commerceâ. Rien de tel que le clichĂ© dâun inconnu qui surgit par surprise, dĂ©vaste vos possessions et sâen prend Ă votre intĂ©gritĂ© physique pour alimenter les discours sĂ©curitaires et jeter lâopprobre sur une communautĂ©. Si ce type de violence nâa malheureusement pas disparu, il est pourtant avĂ©rĂ© que nos sociĂ©tĂ©s y sont beaucoup moins exposĂ©es que par le passĂ©. Le problĂšme est que cette baisse de la criminalitĂ© passe peu la barriĂšre Ă©motionnelle et quâune fraction non nĂ©gligeable de la population reste attachĂ©e Ă des politiques rĂ©pressives sĂ©vĂšres dont lâefficacitĂ© en termes de prĂ©vention est trĂšs improbable.
Le rĂŽle du gĂ©nĂ©raliste est soumis Ă une triple contrainte susceptible dâĂ©veiller des pulsions violentes : soigner le patient, incarner une certaine forme dâautoritĂ© pour rĂ©pondre aux attentes administratives et viser des objectifs de santĂ© publique.
Patient violent, mĂ©decin violent âŠ
Les soignants sont confrontĂ©s Ă un autre type de violence, celle commise par des patients ou par leurs proches. Le profil des auteurs est suggestif, il sâagit souvent de jeunes hommes, ayant avec les soins de santĂ© un rapport Ă©pisodique sans lien thĂ©rapeutique fixe. Lâattente, la difficultĂ© dâobtenir un rendez-vous et les demandes rejetĂ©es (documents farfelus, examens inutiles, traitements inadĂ©quats) sont souvent la cause de frustration. Le rĂŽle du gĂ©nĂ©raliste est ambigu car il doit en mĂȘme temps soigner le patient et incarner une certaine forme dâautoritĂ© pour rĂ©pondre Ă des attentes administratives et viser des objectifs de santĂ© publique, une triple contrainte susceptible dâĂ©veiller des pulsions violentes. DĂ©terminer la durĂ©e dâune incapacitĂ© de travail en est un exemple. Quant aux certificats parfois surrĂ©alistes qui nous sont demandĂ©s, la violence est-elle du cĂŽtĂ© du mĂ©decin qui refuse de les dĂ©livrer, du patient qui ne comprend pas ce refus ou de lâorganisme qui le demande ?
La violence du patient peut aussi ĂȘtre une rĂ©action Ă certaines attitudes du mĂ©decin jugĂ©es violentes et naĂźtre ainsi dâun malentendu ou dâune formulation maladroite que lâexpĂ©rience nous enseigne Ă Ă©viter. Il nâest pas rare que nous voyions arriver en consultation des patients qui changent de mĂ©decin Ă cause dâune affirmation trop abrupte ou dâune attitude fermĂ©e. Les âviolencesâ Ă lâencontre des patients constituent un vrai problĂšme et peuvent expliquer la violence du patient âen retourâ. Ces situations caractĂ©risĂ©es par une incomprĂ©hension rĂ©ciproque sont susceptibles dâentretenir une souffrance psychique pouvant aller jusquâĂ lâabandon de la profession, surtout chez les jeunes confrĂšres. Le fonctionnement inverse, quand le mĂ©decin est tellement conciliant que le cadrage du patient devient impossible, peut aboutir au mĂȘme rĂ©sultat.
Violences entre soignants
Ce troisiĂšme type de violence est plus pernicieux car il provient de lâorganisation interne, que ce soit en Ă©quipe ou en hĂŽpital. Souvent, cette violence sâinsinue progressivement dans un contexte de prise de pouvoir. Certains individus peuvent se montrer charmants en public et parfaitement odieux en tĂȘte Ă tĂȘte, dâautres ont lâart de vous manipuler jusquâĂ lâĂ©puisement moral. La sacro-sainte productivitĂ© est une autre cause de violence interne et son poids est tel quâen son nom les normes Ă©thiques peuvent ĂȘtre violĂ©es. Dans les hĂŽpitaux, ceux qui produisent les actes les plus rentables prennent souvent le dessus sur les âpauvresâ pĂ©diatres ou psychiatres qui perdent leur temps Ă parler avec leurs patients. Les pratiques de groupes ne sont pas exemptes de ce type de dĂ©rive productiviste qui prend le pas sur le soin au malade. La loi du silence entretient ces souffrances, la personne humiliĂ©e intĂ©riorise la violence dont elle a Ă©tĂ© victime, elle se sent coupable et nâose pas dĂ©noncer les faits parce que les valeurs auxquelles elle croit ne sont pas ouvertement remises en question.
Violence institutionnelle
Le quatriĂšme type de violence, souvent Ă lâorigine des autres, est la violence institutionnelle : les rĂšgles et les lois peuvent ĂȘtre sources dâhumiliation. Les mĂ©decins sont de plus en plus confrontĂ©s Ă des normes, lâexercice de la mĂ©decine devient une poursuite dâalgorithmes imbĂ©ciles et dĂ©contextualisĂ©s. Tristes exemples de maltraitance de la profession, la suspicion qui sâabat sur les mĂ©decins ou les comportements dĂ©viants qui sont dĂ©crits comme des pratiques usuelles.
Que faire ?
La souffrance du patient et les tentatives de prendre le pouvoir sur le soignant font partie du travail quotidien de gestion de la consultation : la formation des prestataires et des accueillants à la négociation non-violente est indispensable. La violence délinquante, par contre, nécessite des réponses spécifiques.
Le GBO sâĂ©tait fortement investi dans la rĂ©alisation de la brochure Ă©ditĂ©e par le MinistĂšre de lâIntĂ©rieur concernant la sĂ©curisation des cabinets mĂ©dicaux. Le GBO insiste pour que la sĂ©curitĂ© des mĂ©decins soit prioritaire dans les zones de police. Lors dâun appel urgent par un prestataire, la rĂ©action de la police se doit dâĂȘtre immĂ©diate âŠ
Il a activement soutenu la rĂ©forme de la garde qui organise lâaccompagnement des MG par un chauffeur et la gĂ©nĂ©ralisation des PMG qui renforcent cette sĂ©curitĂ©.
Le travail en groupe, s’il renforce la sĂ©curitĂ© individuelle vis-Ă -vis des patients, nĂ©cessite un apprentissage Ă la relation interprofessionnelle.
Il est clair que les mesures préventives sont les plus efficaces et les moins coûteuses. A ce titre, les cercles de MG sont des partenaires idéaux.
N’oublions pas le travail remarquable rĂ©alisĂ© par MĂ©decins en difficultĂ© pour aider et accompagner les prestataires en (risque de) souffrance.
Elles doivent se négocier localement avec les cercles de MG.

