Économiser autrement : la santé mérite mieux qu’un saut d’index

Flash-info 34/26, publié le 15/07/26

La Libre Belgique révélait ce 13 juillet 2026 que le gouvernement Arizona envisage un double saut d’index partiel pour les prestataires de soin indépendants, à l’instar de ce qui est déjà validé pour tous les salariés et pensionnés. Si elle n’est pas encore validée politiquement, elle fait actuellement l’objet de discussions entre les différents cabinets ministériels. Il nous revient de source sûre que cette mesure est proposée par la N-VA et le MR et que Vooruit et Les Engagés s’y opposent. Si elle devait être adoptée par le gouvernement, elle figurerait alors dans la lettre de mission que le ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke, adressera aux partenaires du secteur d’ici le 20 juillet afin de fixer le cadre de préparation du budget 2027 des soins de santé.

L’hypothèse consisterait à appliquer aux prestataires de soins indépendants les deux sauts d’index partiels déjà décidés pour les salariés et les pensionnés : pour la partie au-delà d’un salaire de 4000 € brut par mois pour les salariés et de 2 000 € brut pour les pensionnés. La principale difficulté réside toutefois dans la transposition de ce mécanisme aux indépendants. L’option actuellement évoquée serait de n’indexer que partiellement l’ensemble du budget des honoraires. Or, ces honoraires couvrent à la fois la rémunération des médecins et les coûts de fonctionnement de leur activité. Une réduction linéaire frapperait donc indistinctement les revenus et les moyens nécessaires pour soigner.

Une autre interrogation est tout aussi déterminante : que deviendront les économies réalisées ? Serviront-elles à revaloriser des prestations aujourd’hui insuffisamment financées, comme semblent le prôner Vooruit et Les Engagés, ou seront-elles absorbées par le budget général de l’État, comme le privilégieraient la N-VA et le MR ?

Pour le GBO/Cartel, le débat ne peut se résumer à une logique comptable. Les prestataires de soins sont conscients que chacun doit participer à l’effort collectif. Mais cette contribution doit être intelligente, ciblée et cohérente avec les objectifs d’une véritable politique de santé.

Au-delà de son impact financier, cette piste soulève une question de fond : quelle politique de santé voulons-nous ? Cherche-t-on uniquement à réduire les dépenses ou à renforcer durablement notre système de soins ?

Depuis de nombreuses années, nous plaidons pour des choix assumés plutôt que pour des coupes linéaires. Cela suppose d’identifier les soins qui apportent une réelle valeur aux patients, de réduire les actes inutiles, de réinvestir les moyens là où ils produisent les meilleurs résultats, de promouvoir une rationalisation des soins fondée sur les données scientifiques plutôt que sur un rationnement arbitraire.

Cette approche répond aux objectifs désormais largement reconnus du « sextuple aim » : améliorer la santé de la population, garantir un accès équitable aux soins, utiliser les ressources de manière efficiente, améliorer l’expérience des patients, préserver le bien-être des professionnels (ce qui passe par la reconnaissance, entre autres, financière de leur engagement auprès des populations soignées) et assurer la soutenabilité environnementale du système de santé.

Elle est également la meilleure garantie contre une médecine à deux vitesses, contre l’affaiblissement des hôpitaux et contre la fragilisation de la première ligne.

L’exemple récent de la suppression du remboursement des CT scans de la colonne vertébrale prescrits par les médecins généralistes illustre les dérives d’une approche exclusivement budgétaire. Cette décision non étayée scientifiquement a créé un profond sentiment d’injustice chez les généralistes tout en risquant de reporter davantage de patients vers la deuxième ligne, avec pour conséquence une augmentation des soins spécialisés, plus coûteux.

Toutes les études internationales montrent qu’un système de santé performant repose sur une première ligne forte. C’est là que se joue la prévention, la coordination des soins, l’accompagnement des patients atteints de maladies chroniques et la limitation du recours inutile aux soins spécialisés. Fragiliser cette première ligne constitue un mauvais calcul, tant sur le plan sanitaire que budgétaire.

À cela s’ajoute un élément politique majeur. L’accord médico-mutualiste 2026-2027 prévoit explicitement qu’en l’absence d’une indexation complète des honoraires en 2027, les organisations représentatives des médecins peuvent dénoncer l’accord. Remettre aujourd’hui en cause cet indexation reviendrait à prendre le risque d’une dénonciation de l’accord. Une telle évolution serait paradoxale et contre-productive au regard des objectifs poursuivis.
Les compromis négociés entre les syndicats médicaux et les mutualités ne peuvent être vidés de leur substance par des décisions unilatérales des pouvoirs publics. Ces décisions fragilisent la concertation, l’un des piliers essentiels de notre système de santé, et entament la confiance des prestataires dans ces institutions.

Le principe qui doit guider toute réforme reste simple : les meilleurs soins, au meilleur endroit, par le prestataire le plus adéquat, au meilleur moment et au juste prix. C’est à cette condition que les économies deviennent un levier d’amélioration plutôt qu’un simple exercice budgétaire.

Le véritable débat dépasse donc largement la question de l’indexation. Il porte sur le modèle économique et social de notre système de santé. Les alternatives existent : investir davantage dans la première ligne, renforcer la prévention, promouvoir la pertinence des soins, mieux organiser les parcours des patients et accompagner la transition écologique du secteur. Ces choix permettent de concilier efficacité économique, qualité des soins et justice sociale.

La santé ne doit jamais être considérée comme une variable d’ajustement budgétaire. Les épisodes de canicule que connaît notre pays suite au dérèglement climatique si peu appréhendé par les politiques actuelles, le vieillissement de la population et l’augmentation des maladies chroniques nous rappellent que les besoins de santé continueront de croître. Dans ce contexte, investir dans le système de soins de santé et ses chevilles ouvrières que sont les prestataires de soins n’est pas une dépense : c’est une condition de la prospérité, de la cohésion sociale et de la résilience de notre société.

La question n’est donc pas de savoir où couper, mais où investir intelligemment pour mieux soigner. C’est à cette aune que doivent être évaluées les économies annoncées.