
Ce « Grain à moudre », publié le 03/06/2026, est un billet d’humeur issu des réflexions du Dr Lawrence Cuvelier, président du GBO/Cartel, mis en forme par le Dr Axel Hoffman. Il témoigne des opinions personnelles de leurs auteurs (et n’engagent qu’eux), sans nécessairement refléter la position du GBO/Cartel.
Elle est partout. Qui ? L’idéologie ! Nous, médecins, sommes des scientifiques purs qui agissent détachés des contingences matérielles et des pressions de la société : quelle naïveté ! Notre indépendance, c’est chaque jour que nous avons à la défendre, en des combats pas toujours chevaleresques.
Peindre les murs de couleurs joyeuses, animer le plafond de jeux de lumières célestes, installer un mobile hypnotisant au-dessus du berceau, ne pas surcharger la pièce et veiller aux énergies positives selon les règles du Feng Shui : bébé arrive, son royaume doit être prêt à l’accueillir ! Pour nous, il est parfaitement normal de donner dès que possible une chambre séparée au nouveau membre de la famille. Ne pas le faire pourrait alerter une assistante sociale bien intentionnée. Pourtant, cette pratique est propre à l’occident et ne s’est imposée qu’au 19e siècle. Partout ailleurs, le bébé ne reste pratiquement jamais seul jusqu’à l’âge de 2 ans. En réalité, nos ‘habitudes de chambre’ sont très situées dans le temps et dans l’espace. Jadis, tout le monde dormait dans un lit unique, l’usage de lits séparés s’est installé chez les rois et les princes à la fin du moyen-âge et a percolé doucement dans toutes les couches de la population. Jusqu’au 17e siècle l’église condamnait cette pratique ‘révolutionnaire’ du lit séparé et n’a changé de position qu’au siècle suivant, condamnant alors le lit commun devenu (Dieu sait comment) immoral. Ce sont les philosophies des lumières qui ont changé les mentalités au 18e siècle. Le philosophe Jean-Jacques Rousseau a pesé de tout son poids sur le débat en prônant la préséance l’individu sur la société. Dans son ouvrage « Émile ou De l’éducation », il part du principe que l’homme est bon par nature et que le mal vient de la société qui le corrompt. Il en conclut qu’il faut laisser l’enfant se développer par son expérience personnelle et se forger sa culture propre plutôt que le corrompre. Développée au 19e siècle, cette nouvelle approche, soutenue par d’éminents membres des facultés de médecine, intimait de ne pas s’apitoyer sur les pleurs de l’enfant et ne pas le prendre dans ses bras pour éviter de le ‘corrompre’. Heureusement, la plupart des mères ont placé leur instinct maternel au-dessus des ukases des médecins et ont continué à calmer les pleurs comme le font la plupart des habitantes de la planète.
Les médecins doivent leurs financements aux autorités publiques, les recherches scientifiques sont influencées par l’appétit de profit de l’industrie pharmaceutique et notre regard est toujours biaisé par le flux d’information qui se déverse sur nous.
Il n’y a pas qu’aux Bermudes qu’on peut sombrer dans un triangle toxique
On le voit, au fil des siècles les théories les plus diverses ont influencé les médecins et leur ont donné un pouvoir redoutable sur la société. Pouvoir des idéologies sur les attitudes médicales et pouvoir des médecins sur la société sont toujours d’actualité et entretiennent des tensions politiques néfastes. Ainsi, le 27 mai 2025, le secrétaire de la santé US, Robert Kennedy, pour des raisons idéologiques, a annoncé la suppression des vaccins contre le Covid-19 pour les enfants et les femmes enceintes et renvoyé 17 experts du CDC (centre de contrôle des maladies chroniques) qui refusaient d’avaliser que les vaccins provoquent des retards de langages et des déficits immunitaires.
Ce ne sont que quelques exemples parmi d’innombrables qui montrent combien le triangle Politique-Idéologie-Science médicale peut être toxique. Pourtant les interactions entre ces approches sont inévitables et il est donc important de les identifier. Les médecins doivent leurs financements aux autorités publiques, les recherches scientifiques sont influencées par l’appétit de profit de l’industrie pharmaceutique et notre regard est toujours biaisé par le flux d’information qui se déverse sur nous. Dans ce contexte, il importe de garder une distance et une indépendance, notamment au niveau syndical. Le budget des soins de santé doit tenir compte des déficits croissants des structures hospitalières, mais est-ce une raison pour négliger les priorités des besoins en santé publique ? Est-il acceptable qu’obtenir un rendez-vous pour certaines spécialités ou certains actes techniques impose des temps d’attentes insupportables pour les patients, encore davantage allongés pour voir un médecin conventionné ? Peut-être derrière les dysfonctionnements du système, dont ces attentes ne sont qu’un symptôme, y a-t-il de l’idéologie, ou peut-être n’est-ce que de la (mauvaise) gestion à court terme, toujours est-il que la nécessité de repenser globalement notre système s’impose avec une urgence croissante.

