
Ce « Grain Ă moudre », publiĂ© le 27/02/2026, est un billet d’humeur issu des rĂ©flexions du Dr Lawrence Cuvelier, prĂ©sident du GBO/Cartel, mis en forme par le Dr Axel Hoffman. Il tĂ©moigne des opinions personnelles de leurs auteurs (et n’engagent qu’eux), sans nĂ©cessairement reflĂ©ter la position du GBO/Cartel.
L’intérêt de privatiser, ou privatiser les intérêts ?
Il y a un siècle et demi naissait la médecine moderne. Fini de goûter les urines des patients, de disserter sur les humeurs ou de passer de la salle de dissection à la salle d’accouchement sans se laver les mains, place à la médecine scientifique, hygiène, vaccins, ECG, RX, microbes démasqués, et ce n’était qu’un début. Mais, toute scientifique qu’elle se fasse, la pratique médicale demeurait « libre », entendez qu’aucun système sérieux ne l’encadrait ; le commun des patients payait avec des sous s’il pouvait, ou un poulet, ou quelques services, et quant aux plus aisés, on leur adressait une note d’honoraires une fois l’an. Boumbadaboum, v’là la guerre, la mondiale, celle qui a suivi l’autre mondiale qu’on appelait « La Der des Ders ». Il a fallu tout reconstruire, on en a profité pour concocter un état social démocratique avec un système de santé doté d’une assurance maladie. Beau mais fragile, ce système, très conflictuel à ses débuts (grève des médecins de 64), en évolution constante, évidemment perfectible, et dans lequel les syndicats médicaux jouent un rôle essentiel avec les mutuelles pour la répartition la plus équitable des ressources.
Une philosophie de tontons flingueurs
Notre modèle, qui ne repose ni sur un concept étatique, comme en Espagne ou en Grande Bretagne, ni sur le modèle d’une assurance, brasse des sommes énormes et attire bien des convoitises qui s’expriment dans une antienne répétée à l’envi : « ce serait mieux géré par le privé ». Comme les banques sauvées par les États en 2008 (crise des subprimes) ? Ou comme aux USA où les soins gérés par le privé coûtent beaucoup plus cher avec des résultats largement inférieurs aux nôtres, entre autres en termes d’espérance de vie ? On pourrait en sourire si les enjeux n’étaient pas cruciaux. Depuis sa naissance, notre politique de santé avance à coups de négociations et de compromis et des choix parfois difficiles sont inévitables. Passer beaucoup (trop ?) de temps à arbitrer entre réalité de terrain et avis d’experts, entre idéal et réalisme, c’est le lot de la démocratie. Au GBO, nous défendons le meilleur soin au meilleur endroit, rapport qualité-prix imbattable, au grand dam de certains intérêts. Bien sûr, il est impossible de tout gagner, mais notre acharnement permet le plus souvent de préserver l’essentiel.
Des groupes de pressions au verbe haut se matĂ©rialisent en quelques clics et font dĂ©ferler des idĂ©es (idĂ©es ?) basĂ©es sur des dĂ©charges de sĂ©rotonine. Pour ces “syndicalistes de clavier”, il ne coĂ»te rien de promettre quand on n’a ni pouvoir ni lĂ©gitimitĂ©.
Nous, scientifiques, savons que la vĂ©ritĂ© n’est pas un dogme mais une visĂ©e, et que nos options syndicales peuvent prĂŞter le flanc Ă la critique qui n’est qu’un signe de bonne santĂ© du système. Mais il y a des limites Ă la critique. Nous vivons Ă l’ère des « vĂ©ritĂ©s alternatives », des affirmations fantaisistes ou carrĂ©ment toxiques mais toujours tonitruantes qui infectent la toile beaucoup plus violemment que n’importe quel virus. Des groupes de pressions au verbe haut se matĂ©rialisent en quelques clics et font dĂ©ferler des idĂ©es (idĂ©es ?) basĂ©es sur des dĂ©charges de sĂ©rotonine, s’appuyant fièrement sur une rĂ©plique des Tontons Flingueurs : « les cons ça ose tout, c’est mĂŞme Ă cela que l’on les reconnait ». Pour ces « syndicalistes de clavier », il ne coĂ»te rien de promettre quand on n’a ni pouvoir ni lĂ©gitimitĂ©. Et quelle jubilation si les syndicalistes de terrain, ceux qui prennent part aux concertations au sein des instances officielles et qui s’échinent Ă Ă©laborer des solutions rĂ©alistes, s’en trouvent, eux, dĂ©crĂ©dibilisĂ©s !
L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas. (Camus, Le Mythe de Sisyphe)
Chose remarquable, la grande majoritĂ© des attaques contre notre système de santĂ© le dĂ©nigre pour vanter les merveilles d’un système qui serait gĂ©rĂ© par le privĂ©. D’évidence, il y a – consciemment ou pas – une convergence malfaisante entre les agitĂ©s qui prennent leurs fantasmes pour des vĂ©ritĂ©s, les intĂ©rĂŞts de certaines puissances Ă©conomiques (les assurances par exemple) et la culture assumĂ©e d’un dĂ©lire venu d’outre-Atlantique qui privilĂ©gie la loi du plus fort au dĂ©triment de l’équitĂ©. Face aux absurditĂ©s dĂ©magogiques que dĂ©cochent infatigablement les trolls, on se dit que c’est Ă pleurer mais que mieux vaut en rire. Lol ! Notre syndicat n’a de cesse de promouvoir une politique de santĂ© qui soit Ă la fois optimale pour les patients et respectueuse du travail des mĂ©decins : il sera toujours bienveillant vis-Ă vis d’une critique constructive oĂą les valeurs morales priment sur les intĂ©rĂŞts personnels mais ne pliera jamais devant la bĂŞtise et les mensonges.

