La santé ne fait pas le bonheur

Dr Lawrence CuvelierCe « Grain à moudre », publié le 30/01/2026, est un billet d’humeur issu des réflexions du Dr Lawrence Cuvelier, président du GBO/Cartel, mis en forme par le Dr Axel Hoffman. Il témoigne des opinions personnelles de leurs auteurs (et n’engagent qu’eux), sans nécessairement refléter la position du GBO/Cartel.

Nombre de contraintes et malentendus bien connus expliquent le malaise de notre profession. Une explication moins répandue s’origine dans la confusion entre santé et bonheur.

Vous connaissez beaucoup de gens qui se réveillent le matin en scrutant leurs corps, émerveillés d’être en bonne santé ? A part ceux qui viennent de guérir d’une maladie grave ? Se réjouir de sa bonne santé est légitime, mais est-ce cela qui rend heureux ? Je crois que le bonheur est ailleurs, dans le pré peut-être, mais surtout dans le sourire de l’être aimé, dans le sentiment d’être utile, dans le plaisir d’un moment partagé autour d’une table (ou d’un autre meuble). Le bonheur, considéré aujourd’hui comme une valeur, n’est pas identifiable à la santé qui ressortit à la catégorie du bien et la confusion inconsciente entre bonheur et santé est source de tensions et d’ambiguïtés.

Quand l’OMS piège les médecins

Le 29 mars 2025, à l’occasion du congrès organisé par le Collège de Médecine Générale français, André Comte-Sponville a fait une brillante démonstration des pièges dissimulés dans cette confusion et en a pointé une source dans la définition de la santé proposée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) :

« La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité »
Extrait de la Constitution de l’Organisation Mondiale de la Santé

Le piège de cette séduisante définition est qu’elle sous-entend que les soignants sont responsables du bonheur/bien-être (complet) de leurs patients ! Il est pourtant évident que le bien-être social est du ressort du politique, que le bien-être mental relève surtout des conditions de vie en société et ne concerne la psychiatrie qu’à la marge, que le bien-être physique lui-même est en rapport étroit avec le milieu de vie et les conditions économiques. Le médecin doit bien sûr prendre en compte l’intrication entre physique, mental et social pour la santé de son patient mais son champ d’action ne concerne que la santé physique.

Dans le passé c’était plus clair : soigner se résumait à prendre soin (to care), la maladie était une fatalité inscrite dans la condition humaine. Le mensonge bienveillant et les prouesses sémantiques faisaient partie d’une complicité entendue, les gens mourraient d’une « faiblesse des poumons » pour ne pas entendre « tuberculose ». Aujourd’hui les progrès de la médecine ont changé notre perception de la maladie et de la santé. Pour le dire crûment, ces progrès ont engendré une exigence de bien-être (ah ! cette définition OMS !) adressée aux médecins et qui se transforme en frustration quand leurs interventions aboutissent à des résultats imparfaits ou à des échecs. A poursuivre dans cette attitude, nous en arriverons à considérer les limites de la médecine comme punissables et la maladie et la mort comme indécentes. La mort, ce manque de savoir-vivre, sera un pied-de-nez à l’impératif de performance et devra rester invisible, réservée à des vieillards dont tout le monde aura oublié l’existence et l’utilité. Les manifestations éplorées et dramatiques des survivants seront considérées comme choquantes et justifieront le recours à des agents en « gestion du stress ».

Ai-je bien fait de conjuguer ces phrases au futur ? Quand la vanité de certains impératifs nous incite à nier ainsi la mort et à nous aveugler sur notre finitude, c’est notre philosophie de la vie qui est impactée et amputée.

Étiologies d’un malaise

Nourris de ces considérations philosophiques, nous nous rendons compte qu’en se désintéressant des valeurs essentielles, la religion de la performance contribue au malaise dans la profession médicale y compris en médecine générale. Malaise qui est évidemment multifactoriel. Y participent aussi les contraintes administratives, le surmenage, la culture Amazon du tout tout de suite. Le temps, cet outil diagnostic majeur du généraliste, est ainsi nié et devient l’ennemi à abattre. Autre source d’épuisement professionnel, les malentendus permanents : “Docteur donnez-moi des antibiotiques pour que je sois vite sur pied, je voudrais faire une radio de la colonne car je me suis fait un lumbago dimanche dernier”. La prise en charge raisonnable des exigences du patient est un joli concept théorique, combien de fois n’accepte-t-on pas une demande d’examen que l’on voudrait refuser pour le cas improbable où se cacherait une pathologie insoupçonnée ? En France, sur les 50 demandes d’examens les plus fréquentes, seules 10 sont scientifiquement validées (EBM), les autres ne reposant que sur des avis d’experts. A tout cela s’ajoute la tension permanente entre objectifs de santé publique et deniers à économiser…

La santé ne fait pas le bonheur : ce malentendu traverse la société et rend les médecins vulnérables (20 % d’abandon du métier après dix ans de pratique). Un apprentissage plus sérieux, dès l’orientation professionnelle, devrait se baser moins sur les triomphes des interleukines pour laisser un peu de place à une réflexion sur le sens de notre activité. Ça éviterait la transformation mentale d’un Zorro en zéro.